A la recherche du Pays des Merveilles, Histoires de Trevoux

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Le Père Guillaume s'empressait de ranger quelques livres dans une petite valise, le temps pressait, car les Parisiens agités pouvaient entrer à tout moment dans la Bibliothèque royale pour mettre le feu à la collection de livres. Le jésuite se sentait comme les anciens scientifiques qui essayait de sauver les trésors de la bibliothèque d'Alexandrie des barbares, aujourd’hui c'était la même chose - le trésor était trop grand et le temps trop court. Soudain, les yeux du Père Guillaume tombèrent sur un livre qui serait sûrement détruit s'il tombait entre les mains de quelques « philosophes », comme on appelait les écrivains politiques, de simples fauteurs de troubles qui utilisaient la naïveté du peuple pour se hisser au pouvoir. Le livre avait été écrit par son maître, le Père Louis Bertrand Castel, jésuite et en même temps grand savant, mathématicien, physicien et journaliste, antagoniste de Voltaire, Rousseau et de tous les autres « philosophes ». Après un court moment de réflexion, le père Guillaume mit le livre dans sa valise à peine fermée et se précipita en entendant les cris de la foule qui s'approchait.


* * *

Le voyage était long et fatiguant, mais le Père Guillaume était ravi de quitter Paris, qui pour les Jésuites était devenu un endroit extrêmement dangereux. Les querelles politiques et les échauffourées au sommet du gouvernement avaient conduit à l'expulsion de la Compagnie de Jésus de France. Voltaire et Rousseau se frottaient les mains, car voici que leurs plus gros, voire les seuls adversaires, avaient officiellement cessé d'exister.

Le Père Guillaume ne savait pas que dans dix ans des gens comme Voltaire forceraient le Pape à abolir complètement l'Ordre des Jésuites, et que dans trente ans, la prochaine génération de « philosophes » conduirait le roi lui-même à la guillotine. Le monde changeait, qui aurait deviné que c'était en France que commencerait le lent processus d'effondrement d'une fière civilisation érigée par les Grecs, les Romains et les Chrétiens.

Après quelques jours de route ardue, le Père Guillaume atteignit sa destination - Trévoux, la capitale du petit Duché indépendant de Dombes, où il pouvait rester suffisament longtemps pour réfléchir à tout ce qui s'était passé récemment.

- Bonjour mon père, d'où venez-vous ? Demanda un homme barbu plus âgé qui ouvrit la lourde porte en chêne de l'imprimerie.

- Je m'appelle Père Guillaume François Berthier de la Compagnie de Jésus, je viens de Paris et j'aimerais rester ici quelques nuits si je le peux. dit le Père Guillaume dans un souffle.

- Père Berthier ? demanda le vieil homme en essuyant les verres sales de ses lunettes avec ses doigts noircis à l'encre d'imprimerie. - C'est vraiment vous mon père ? -

- Est-ce qu'on se connaît? demanda le moine.

- Non, mais il me semble que je vous connais mon père depuis des années. Je connais par cœur chaque mot que vous écriviez au glaive contre ce blasphémateur de Voltaire et l'indécent Rousseau. Vous êtes le dernier espoir de la France, le dernier bastion de cette guerre qui...

- Qui vient de se terminer. L’interrompit le père Guillaume, peu d'humeur à délibérer politique sur le pas de la porte après un long voyage. - Puis-je entrer? Il répéta la question à laquelle l'imprimeur fit une profonde révérence et ouvrit grand le portail pour que la voiture du père pût entrer dans la cour intérieure.

- Je veux juste signaler, cher Père Berthier, refuge de notre civilisation, que le palais du gouverneur serait bien plus commode pour Votre éminence... Ou même le presbytère à côté... Seuls de simples ouvriers vivent ici pour aider à l'imprimerie.

- Je serai bien ici. dit le Père Guillaume en regardant autour de lui et en enlevant ses gants noirs. - Et s'il vous plaît, ne m'appelez pas éminence. Je ne suis pas un évêque, mais un simple prêtre.

Mais mon père, aucun évêque n'a jamais affronté le diable lui-même. Aucun d'eux n'a eu le courage de l'affronter dans ce duel qui se déroulait devant toute la France depuis des années.

- Ils m'oublieront vite. dit le prêtre. - l'histoire est écrite par les gagnants. Tout le monde connaîtra des noms comme Voltaire, Diderot ou ce lubrique Rousseau. Et le mien, qui suis-je pour parler du mien, il éclata de rire en se rappelant le livre qu'il avait sauvé. Et le Père Castel ! Lui était tout simplement génial, non, personne ne se souviendra de lui.

- Mais ce que vous dites mon père… Je suis sûr que vous est fatigué, s'il vous plaît suivez-moi, je vais vous montrer une chambre où vous pourrez vous reposer. Et ce soir je vous invite à un modeste dîner. Ajouta le vieil homme avec un sourire.


* * *


Pendant le repas du soir, le Père Guillaume était déjà un peu plus vif et bavard, peut-être parce qu'il pensait que sa première conversation avec le vieil homme n'était pas très polie de sa part, ou peut-être parce qu'il se sentait loin de Paris et des vautours qui rôdaient pour sa vie.

- Quel est votre nom, cher hôte ? » demanda-t-il alors que lui et les employés de l'imprimerie s'asseyaient à table.

- Je m'appelle Henri Chaubert, mon père, et voici ma femme Marie. Je suis responsable de l'édition de la revue "Mémoire pour l'histoire des sciences et des beaux-arts, recueillis par l'ordre de Son Altesse Sérénissime Monseigneur prince Souverain de Dombes" dans laquelle vous, mon père, menez si habilement une guerre ouverte contre nos adversaire.

- C’est donc vous qui publiez donc les Mémoires de Trévoux. dit le Père Guillaume en se levant et en lui serrant la main. - Merci pour votre longue coopération. Chaque sabre sur le champ de bataille est important, et votre sabre, bien qu’il ne fut pas en première ligne, était en fait plus précieux que le mien.

- Mon père dit des choses étranges. - dit Henri en le regardant profondément dans les yeux. - J'ai l'impression que mon père apporte de tristes nouvelles sur la capitale.

- Malheureusement oui. – Soupira le père Guillaume. - Voltaire et ses "philosophes" persuadent d'abord le parlement, puis obligent le roi lui-même à signer une ordonnance pour expulser la Compagnie de Jésus de France.

- Comment ça? Je veux dire qui exactement ? demanda Henry, surpris.

- Cela signifie que tous les jésuites doivent quitter le territoire du pays immédiatement. C'est pourquoi je suis ici, chers messieurs. ajouta tristement le Père Guillaume.

- Quel désastre! cria le vieil homme en sautant sur ses pieds. - Comment le roi a-t-il pu laisser cela arriver ?! Après tout, de cette façon, les "philosophes" se sont simplement débarrassés de l'opposition... Comment est-ce possible ? Et qui va défendre notre pays maintenant ? Est-ce que vous savez jusqu’où ils pourraient aller maintenant ? Ces Voltaire, Rousseau peuvent-il conduire à un coup d'État... Qu’ont-ils en tête exactement ?... Ce sont des fous...

- Rousseau est un fou ? Un jeune aide-imprimeur aux airs intelligents et manièrés se mit à réciter d'une voix lente. - Veuillez me pardonner, maître, mais j’ose ne pas être d'accord avec vous. J'ai lu récemment son traité sur le vrai bonheur des gens vivant en harmonie avec la nature et le désastre provoqué par la civilisation, et je dois admettre que ce n'était ni insensé ni même fou.

- Laissez-moi lui expliquer pour vous cher maître. dit le Père Guillaume en voyant que le pauvre Henri était devenu tout rouge et était sur le point d'exploser. - J'ai rencontré Jean-Jacques Rousseau il y a quelques années à l'Académie, avant que le Roi ne me nomme surveillant en chef des Livres Royaux et Bibliothécaire de Leur Majesté. C'était un homme que notre Seigneur aurait appelé « Tombeaux blanchis ». Il parlait des pharisiens, qui pouvaient raconter de belles histoires, avaient une richesse de connaissances et conduisaient les gens dans les synagogues, mais il dirait la même chose aujourd’hui des "philosophes". Ils sont comme de belles tombes somptueuses, que les gens admirent, en briques, sculptées, peintes et pleines de mosaïques et de vitraux à l'intérieur. Mais ils ne servent vraiment que de maisons pour les cadavres. Il n'y a rien en eux qui ne soit la mort et qui ne conduise pas à la mort. L'exemple de Rousseau est parfait pour vous présenter cela, chers messieurs. Le Père Guillaume se mit à parler avec sa nonchalance habituelle et oublia un instant qu'il ne s'adressait pas à des membres de l'Académie de Paris, mais à de simples imprimeurs de province.

Jean-Jacques Rousseau est né à Genève, ce qui est d'une grande importance, car cette ville fut dès l'origine la capitale des protestants, calviniste. En grandissant, le garçon travaillait ou volait partout où il le pouvait. Finalement, il arriva en France, où il s'impliqua avec une aristocrate âgée et, en tant qu'amant, l'a soutenue pendant plusieurs années. Quand elle s'ennuya finalement de lui, il fut obligé de trouver un emploi permanent. Il travailla comme professeur de musique et tuteur auprès de la noblesse aisée. Puis quelque chose se brisa en lui ... Je me souviens qu'il m'en parlait- se plaignant de ce travail harrassant. Au début je ne comprenais pas, je pensais qu'il avait des conditions dures, qu'il n'était pas assez payé, ou que ses employeurs le malmenaient, mais rien de tel ! Il était désespéré de devoir travailler ! Que le monde injuste lui faisait gagner sa vie chaque jour... Le pauvre... Ce traumatisme est devenu le fondement de sa "philosophie". Dans ses arguments ultérieurs, il expliquera qu'un homme ne peut être heureux que lorsqu'il est un sauvage non civilisé, non pollué en pensée et en mot compliqué. Lorsqu'il n'est lié par aucun lien social, familial ou étatique. C'est pourquoi il changeait de maîtresse plus souvent que d'endroit, et il se déplaçait constamment, parce qu'il n'était à l'aise nulle part. En tant que protestant de naissance, il se rendit à Turin pour devenir catholique. Et quand cela ne lui convint plus, il retourna à Genève pour réclamer le protestantisme. Il fut finalement expulsé de là, mais commença à se faire un nom avec ses théories subversives dans un Paris ennuyé, il décida alors d’allé là-bas. Et il écrivit... Il vécu aussi en désaccord avec Voltaire et avec les encyclopédistes, bien qu'il ait collaboré avec eux. Il a également écrit sur l'éducation, sur le fait qu'un enfant grandirait mieux dans une région sauvage africaine, non pas sous la garde de maman et papa, mais d'un singe et d'un crocodile. Finalement il rencontra une couturière ou une blanchisseuse, je ne me souviens plus qui lui a mis le grappin dessus. Ils ont eu cinq enfants. Et devinez quoi? Le Père Guillaume fit une longue pause pour se rafraîchir une gorge sèche avec le délicieux Beaujolais pendant que tout le monde attendait, en retenant son souffle, le point final de son histoire. - Et vous savez ce qu'il a fait avec ces enfants ? Qu'il ne les ait pas baptisés, je ne serais pas étonné qu'il ne veuille pas s'occuper d'eux, je peux comprendre. Mais lui et sa femme ne leur ont même pas donné de noms... Seulement l'un après l'autre ils les ont donnés à des orphelinat... C'est ce qu'on appelle la conséquence d'une folle philosophie, messieurs. Il ne les a même pas nommés...

"Et maintenant des gens comme lui écriront leurs bêtises dans les journaux parisiens... Et en toute impunité..." dit Henri d'une voix triste. - Fin du monde, fin du monde... -

- Je vous en prie, laissez le monde à Dieu, cher Monsieur Chaubert. L’interrompit le père Guillaume. - Nous ne sommes pas censés traiter avec le monde, mais ne soyons pas comme ces "philosophes" qui sont beaux à l'extérieur, mais vides et moisis à l'intérieur. Nous, monsieur, devons avoir la vie à l'intérieur et la transmettre. Et comment et à qui, que le Tout-Puissant s'en occupe.



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