A la recherche du Pays des Merveilles, Histoires de Trevoux

IX Neuville sur Saone


« On disait qu'Hubert était un homme méchant, qu'il ne se souciait que de son ventre et de sa poche. Il était, après tout, un descendant des Mérovingiens, un prince qui pouvait se permettre de manger les meilleurs plats, de monter le meilleur cheval et de vivre dans le plus grand des palais.

On disait qu'il valorisait la nourriture plus que son âme, et les chasses bruyantes plus que le paradis. Il avait du gibier sur sa table tous les jours, et ses délices préférés de temps en temps : truffes noires et langues fumées. S'il avait pu organiser des feux d'artifice pour ses invités, ils seraient certainement aussi dans cette histoires. Malheureusement, au VIIe siècle, ils n'en étaient pas encore là.

Finalement, Dieu eu pitié du prince déraisonnable qui avait des ambitions et des rêves mal placés. Pendant la chasse, il envoya à Hubert un cerf avec une croix brillante dans ses bois et parla de telle manière que le prince déraisonnable devrait bien l’entendre : « Ton trésor est là où est ton cœur.

Vous connaissez tous très bien la suite de l'histoire. Hubert s'est finalement converti, est devenu évêque et également très célèbre pour l'Église en Belgique. Après sa mort, il fut proclamé saint.

Mes cher... - continua Mgr Camille de Neufville de Villeroi d'une autre voix. - Le jour de la Saint Hubert, je vous invite à une grande chasse, tout comme il adorait. Sur la table, vous trouverez des truffes noires, des langues fumées, du gibier et plein d'autres spécialités que même lui ne connaissait pas, et après la tombée de la nuit, il y aura des feux d'artifice encore jamais vus. Je vous ai tous invités en tant que Gouverneur de Lyon, du pays Lyonnais, du Beaujolais et du Forez. Mais, étant archevêque de Lyon et primat de France, je dirai : « Votre trésor est là où est votre cœur. Je souhaite à tous que tout en profitant des plaisirs qui nous attendent, nous ayons toujours nos vrais objectifs et rêves devant nos yeux, de sorte qu'ils ne se gâteront pas comme cette nourriture, et qu'ils ne défileront pas comme cette chasse.

Alors que le vieil archevêque s'asseyait, de fortes ovations se firent entendre de partout. Ainsi commença la grande chasse de Neuville.


* * *

Mgr Camille de Neufville de Villeneuve était un véritable aristocrate qui savait jouer le jeu politique de son temps. Il devint gouverneur de Lyon alors que Louis XIII était encore roi, et peu de temps après il fut nommé archevêque au siège du primat. Il était encore jeune lorsqu’il achèta le château d'Ombreval dans la petite ville de Neuville qui porte son nom. Louis XIII, la Grande Mademoiselle, comme s'appelait Anne Marie Louise d'Orléans, et Louis XIV lui-même, alors qu'il avait un peu plus de vingt ans et encore plein de vigueur, ont un temps séjourné là-bas.

"Vous avez fait un excellent travail", déclara l'archevêque à son cuisinier de la cour. - Les truffes étaient délicieuses, tout le monde à félicité mon chef.

"Je suis honoré de pouvoir servir Votre Éminence." Dit le mince cuisinier, qui, malgré sa petite taille, avait des manières impeccables.

- Vous percevrez bien entendu un salaire généreux digne du premier chef du gouverneur de la deuxième ville de France. Mais je t'ai appelé pour une autre raison. Dit le vieil archevêque en pesant chaque mot. - Dans quelques semaines j'aurai un invité important et je veux que vous lui prépariez un festin insolite.

- Bien sûr, Votre Éminence souhaite-t-elle quelque chose de la cuisine parisienne, ou plutôt quelque chose dans le style table papale ? Demanda le chef.

"Pas exactement..." dit l'évêque, ne sachant pas par où commencer. - Je ne veux pas organiser cette fête en tant que gouverneur, mais en tant qu'archevêque. En d'autres termes, non pas en tant que prince, mais en tant que berger de mes brebis. Par conséquent, préparez-moi une liste de plats de la table des pauvres.

- Je ne comprends pas vraiment, Votre Éminence. Dit le cuisinier.

- Je veux que tu serve des plats ordinaires sur des plateaux d'argent. Pas de truffes ou de langues fumées, mais des plats normaux mangés par les citadins ou les paysans.

- Vous voulez que je cuisine...

- Oui mon cher. L'archevêque l'interrompit en se levant de sa chaise. -Je veux que tu me prépares un festin comme jamais il n’y en a eu auparavant.


* * *


Quelques semaines plus tard, au château d'Ombreval, ce fut un tumulte sans précédent. Les domestiques nettoyaient les sols brillants et les tapis persans, la cuisine fumait et même les écuries sentaient le savon. Personne ne savait qui viendrait, mais tout le monde attendait quelqu'un de la meilleure compagnie.

Tous les serviteurs étaient alignés au garde-à-vous dans la cour, vêtus d'habits de fête, alors que les voitures commençaient à arriver. À la surprise de tous, personne ne s'arrêta à la place d'honneur avec un long tapis déroulé devant, mais toutes continuèrent et s’arrêtèrent à l'extérieur des murs du château. Enfin, une voiture dorée arriva, que personne n'avait aperçu auparavant, mais ce ne sont pas les belles décorations baroques qui étonnèrent tout le monde, ni les magnifiques costumes colorés des cochers qui ressemblaient à des oiseaux des îles paradisiaques. Aussitôt il y eut un cri étouffé de tous les serviteurs, qui venaient de se rendre compte que le roi lui-même était venu vers eux...

La porte de la voiture s'ouvrit et il descendit. Il n'y avait personne qui ne voudrait pas regarder Louis XIV, voir s'il avait vraiment un visage aussi brillant que le soleil, comme on dit de lui, mais personne n'osa. Tous s’agenouillèrent dans un silence pieux, regardèrent le tapis bleu et se posèrent la question : comment personne n'avait-il pensé que le roi lui-même viendrait ? Après tout, qui d'autre pourrait avoir un tapis bleu sous ses pieds ?


* * *


Personne non plus ne regardait l'archevêque, mais si quelqu'un l’avait regardé, il aurait remarqué tout de suite qu’un changement très étrange s’était produit en lui...

Le roi se rendit directement au salon du château d'Ombreval, où déjà un festin l'attendait. Louis s'assit sur une chaise décorative et commença à manger sans attendre les autres. Soudain, il se leva et, indigné, cria :

- Cuisinier !!! -

- Puis-je aider Votre Majesté d'une manière ou d'une autre ? Demanda l'archevêque, mais le roi ne le regarda même pas, se contentant d'attendre que le chef lui soit amené. Quand il apparu finalement dans ses vêtements de cuisine et une toque sur la tête, le roi commença à lui crier dessus :

- Tu va perdre ta tête pour ça ! Tu pensais que je ne saurais pas ce que tu m'as préparé ? Cuisinez des rats pour ton roi ?! Ou des souris ? Quoi d'autre? Tu fais manger des vers au roi de France ?! Le cuisinier ne parlait pas, mais écoutait humblement les cris du roi, la tête baissée. Lorsque Louis XIV s'arrêta pour boire de l'eau à bout de souffle, sans un mot, le cuisinier enleva sa toque et ses vêtements de cuisine. Il s’avéra qu'il portait les habits d'évêque en dessous, et lorsqu'il mis la perruque, il avait l'air identique à l'archevêque Camille de Neufville de Villneuve, représenté dans le portrait accroché juste au-dessus de lui.

« Mais qu'est-ce que cela signifie ? » Votre Excellence ??? - demanda le roi en jetant un coup d'œil à l'endroit à la table où le vrai archevêque était censé s'asseoir, mais la chaise était étonnamment vide, et à côté d’elle, le vrai chef s'inclinait, ajustant sa toque.

- Je vous expliquerai tout dans un instant. - dit l'archevêque avec un sourire en s'asseyant sur son siège. - Je dis toujours à mes sujets : "respectez tout le monde, car on ne sait jamais si celui qui fait la vaisselle est en fait un noble, et celui qui pèse la farine est un expert du grand art."

— Ou que le charpentier du port est tsar de Russie, interrompit le roi. Oui, je connais l'histoire de Pierre le Grand. Est-ce que ça veut dire que c’est de votre volonté si j’ai des souris pour le dîner ?

« Ce ne sont pas des souris, Votre Majesté, mais des grenouilles. Un plat très apprécié dans cette région. Dit l'évêque, mais le roi ne fut pas rassuré par cette précision.

- J’attend vos explication, Votre Éminence. - dit Louis en s'asseyant lourdement à table. Il était irrité, mais encore plus surpris par le comportement de l'évêque, qui était à la fois le primat de France et le gouverneur de Lyon, une personne dont le roi lui-même devait tenir compte.

« Ton trésor est là où est ton cœur », mon roi. - dit l'évêque avec un sourire bienveillant. "Quand je vous ai hébergé dans ce palais il y a vingt ans, vous étiez un jeune homme, arrogant et impétueux, digne de votre âge." Maintenant, cependant, vous êtes devenu un homme mûr qui ne doit pas mépriser, mais respecter, ne pas être capricieux comme un enfant, mais apprendre de nouveaux goûts, il ne convient pas de régner comme un despote, mais comme notre Seigneur, qui était un roi plus grand que votre altesse, et a pourtant lavé les pieds des autres.

- Vous voulez faire la leçon au roi de France ? Demanda Louis menaçant en se levant de la chaise.

- Et qui d’autre pourrait faire cela que le Primat de France, qui est aussi votre berger, votre altesse? dit l'évêque. Le roi resta un moment debout, les sourcils froncés, il était évident qu'il réfléchissait intensément à quelque chose, puis il s'assit, sourit et dit :

- Ces grenouilles sont pluôt bonnes finalement. Je dois emmener la recette à Paris pour que mes chefs apprennent à la faire.



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