A la recherche du Pays des Merveilles, Histoires de Trevoux

VI


Chateau de Montmelas



Anne-Marie roulait dans une calèche à quatre chevaux sur les routes accidentées menant au nord, accompagnée d'un vieux majordome qui avait été envoyé spécialement pour elle à Lyon. Le soleil était sur le point de se diriger vers l'ouest et des nuages ​​sombres apparurent dans le ciel, annonçant une averse. Le paysage qu'Anne-Marie voyait depuis la fenêtre de la voiture était sombre, sans vie et même terrible; les arbres sans feuilles qui s'avançaient entre les vignes brunes foncé qui couvraient les collines étaient comme les bois des potences des places de Lyon dans les souvenirs de son enfance, lorsque l'ordre ancien, zébré de sang, fit place au nouveau.

Enfin, un vieux château apparut à l'horizon, dominant la région avec ses tours crénelées et ses bastions. C'était le but de son voyage. Anne-Marie eu la chair de poule à l'idée de passer les prochaines années dans cet horrible endroit.

- Nous allons faire un court arrêt ici. Dit soudainement le majordome, faisant signe au cocher de s'arrêter. - J'ai des courses à faire. Vous pouvez vous dégourdir les jambes si vous le souhaitez - puis, voyant que la jeune fille faisait une grimace effrayée à l'idée d'une promenade solitaire, il ajouta- ou rester dans la voiture. Comme vous préfèrez.

Quelques instants passèrent et le majordome ne revinait toujours pas, alors Anne-Marie fit un pas hardi et descendit de voiture. Elle se sentit tout de suite mieux lorsque, après plusieurs heures de voyage, elle put enfin se tenir debout sur un sol ferme. Il y avait un léger crépuscule tout autour, mais entre les nuages ​​sombres, le ciel était encore clair. La calèche s'était arrêtée au bord de la route menant au château sur la colline à côté d'une petite chapelle romane isolée au milieu des vignes. C'était sombre et mal éclairé pour quelqu'un qui venait d'une ville toujours lumineuse. Anne-Marie fixait les contours des arbres, qui se fondaient de plus en plus dans le paysage environnant. Finalement, elle remarqua une petite lumière clignotante dans la fenêtre du château. Cela la rassura un peu, car elle commençait à penser que le château était abandonné et que le majordome avec le cocher l'avait amenée ici exprès pour commettre un crime.

Mais, pensa-t-elle, la lumière dans le château aurait pu signifier un troisième complice pour un meurtre qu'ils commettraient sûrement avec une cruauté particulière. Elle avait déjà à l'esprit l'image de son corps pâle, qui, avec de nombreuses blessures, gisait sous les murs à la proie des animaux sauvages, quand soudain le sang dans ses veines fut glacé par la voix ronflante d'un vieil homme, qu’elle entendit derrière son dos :

- La dame va au château ? Voir la marquise ? On dit qu'elle ne peut pas mourir... Elle doit avoir cent vingt printemps si je compte bien... Demandez au majordome ce qui est arrivé à votre prédécesseur... –Il va vous arrivez la même la chose ! Echappez-vous vite !

- Mais de quoi parlez-vous ? Je ne crois pas à de telles sornettes... », dit Anne-Marie d'une voix sûre d'elle qui ne convainquit ni l'inconnu ni elle-même.

"Je sais bien, c'est une vieille sorcière qui a perdu la raison il y a longtemps." –L’interrompit brusquement le cocher, toujours aux rêne. « À l'époque, quand elle n'était pas encore si vieille, elle a supervisée elle-même les vendanges. Elle demanda à ses serviteurs de trouver de la main d’oeuvre, mais elle paya toute une journée de travail comme pour une heure. C’est un miracle qu’il n’y ait pas eut de petite révolution, mais la marquise s’en sorti indemne . On dit qu'elle s'est littéralement évaporée. Sorcière...

- La marquise de Montmelas est un démon, je vous conseille bien de vous enfuir dès qu'il fait jour... si vous survivez jusque là. Suivez bien mes conseils, vous ne pouvez pas gagner face au démon, elle est déjà condamnée...

- René, ne fais pas peur à la fille ! Dit le majordome en retournant à la voiture. - Entrez, s'il vous plaît, la marquise nous attend.

* * *

J'espère que ce paysan ne vous a pas déroutés. Dit le majordome d'un ton supérieur alors que la voiture commençait à bouger. Ils roulaient en montée raide maintenant.

- Il a dit que la marquise était un démon. chuchota enfin Anne-Marie terrifiée.

- Et vous l'écoutez ? C'est l'idiot, le fou et le mendiant du coin. Souffla le majordome.

"Il a dit que la marquise ne pouvait pas mourir... Et qu'elle a 120 ans..." dit la jeune fille.

- Mme. Commença le majordome d'une voix grave. -Je ne vous ai pas amené ici pour bavarder, mais pour travailler. Et le service avec la marquise est associé au plus grand respect pour elle. Et bien sûr la discrétion... - ajouta-t-il au bout d'un moment.

"Bien sûr..." acquiesça la jeune fille, dont la réprimande avait eut bon effet, car elle avait cessé de trembler de peur.

— Quant à la discrétion..., reprit le majordome d'une voix moins assurée, la marquise souffre d'un certain mal. Je ne suis pas autorisé à parler davantage de sa santé, mais je vous assure que si la connaissance de ses maux quitte les murs du château par votre faute, vous le regretterez. Anne-Marie pensa qu'il y avait une part de vérité dans ce que disait le paysan, mais hocha la tête pour montrer qu'elle avait pris note des propos du majordome.

Lorsque la voiture passa par la porte principale, il faisait complètement noir. Seul le portier sortit un instant avec une torche allumée, puis, reconnaissant un visage familier, ouvrit le portail en bois. Derrière le portail se trouvait une forêt, à travers laquelle ils voyagèrent pendant quelques bonnes minutes avant que leurs yeux ne voient la forme d'un grand château de pierre.

« Nous y sommes », déclara le majordome.

* * *

Il faisait trop sombre pour qu'Anne-Marie puisse voir l'immensité et la beauté du château de Montmelas, le cocher lui prit sa valise du coffre et ils entrèrent tous à l'intérieur.

"Madame Patout, chef de service, vous expliquera tout demain matin, il est trop tard pour aujourd'hui." dit sèchement le majordome. - Veuillez me suivre, je vais vous montrer votre chambre. Ajouta-t-il, puis se retourna et monta l'escalier en bois pour les domestiques. En entrant au premier étage, Anne-Marie aperçut un grand salon éclairé par des bougies qui brûlaient devant deux portraits, le premier représentant un roi d'avant la Révolution, et le second une belle dame pâle en robe d'une autre époque, avec ses cheveux dénoués.

"S'il vous plaît suivez-moi, demain vous aurez assez de temps pour tout regarder attentivement." dit le majordome, voyant l'intérêt de la fille.

- Bien sûr, je suis désolé. dit la fille en accélérant le pas. - Vais-je aussi rencontrer la marquise demain ? Demanda-t-elle.

- Cela dépend de madame, si elle veut vous voir. Cependant, il me semble qu'il faut peut-être des jours avant de rencontrer la maîtresse de ce château. dit le majordome en ouvrant la porte d'une petite pièce froide dans le grenier. -Ce sera votre chambre. Veuillez descendre à la cuisine demain à l'aube et vous présenter à Mme Patout. Ah... - ajouta-t-il après un moment de réflexion. - Et si vous entendez du bruit, des gémissements ou des cris la nuit, ne réagissez pas, essayez simplement de dormir. La journée va être difficile demain, alors je vous suggère de vous reposer.

* * *

Anne-Marie, malgré son épuisement, n'a pas pu dormir longtemps. Elle se sentait malade et tremblait de peur à chaque fois qu'une porte grinçait ou que le craquement de vieilles planches du sol atteignaient ses oreilles. Elle avait encore le sentiment que quelqu'un viendrait vers elle, que la porte s'ouvrirait brusquement et que le fantôme d'une vieille sorcière entrerait.

Lorsqu'elle sentit enfin ses yeux collants et qu'elle se retourna joyeusement sur son côté endormi préféré, sa pleine conscience revint en un instant, et elle se retrouva assise dans son lit lorsqu'un cri terrifiant vint de l'étage inférieur. Anne-Marie savait qu'elle ne se rendormirait plus cette nuit-là. Toutes les peurs et les hantises de la veille revinrent et commencèrent à la harceler avec une force redoublée.

Lorsque le cri se répéta, une idée surprenante lui vint à l'esprit, car il fallait un courage extraordinaire pour l'accomplir, l'idée de vérifier par elle-même ce qui se passait. Il était clair pour elle que le lendemain matin elle prendrait ses affaires et disparaîtrait de ce château pour toujours, mais il n'était pas si évident qu'elle survive jusqu’au lendemain matin. Et l'ennemi connu vaut toujours mieux que l'inconnu, se dit-elle, et il vaut mieux s'attaquer qu'attendre d'être mangé comme une victime en cage.

Anne-Marie se leva, enfila son survêtement et ouvrit doucement la porte. Il y avait du silence dehors, mais il était clair que les cris se répéteraient, ce n'était qu'une question de temps. Presque sans bruit, elle descendit l'escalier de bois qui, étonnamment, n'a grinça pas une seule fois. Alors qu'elle s'apprêtait à mettre le pied sur la dernière marche et à jeter un coup d'œil dans le salon, elle entendit la voix rauque d'une vieille femme :

- Entres pendant que tu es déjà là. Montres-toi Anne-Marie crut que son cœur allait bondir hors de sa poitrine à cause de la peur, elle réalisa qu'elle avait perdu la première bataille, maintenant il ne servait plus à rien de s'enfuir, alors elle entra prudemment dans le salon. Il faisait chaud là-bas, car le bois brûlait dans la cheminée, et les langues dansantes du feu jetaient une lumière vacillante sur les murs, sur lesquels il y avait beaucoup de peintures, et parmis eux, les deux portraits qu'elle n'avait pas eu l'occasion de regarder la veille. Il y avait un grand fauteuil devant la cheminée avec une vieille femme assise dessus.

- Qu'est ce que tu regardes? demanda-t-elle de sa voix rauque. –Mets du bois dans la cheminée. Tu es la nouvelle femme de chambre? Quel est ton nom?

- Anne-Marie, madame. Dit la fille en s'approchant du feu avec deux bûhes de bois.

« Appelles-moi madame la marquise. » Je ne suis pas une Marianne, une pécore. -

- Bien sûr, Marquise. dit Anne-Marie docilement. - Puis-je vous aider davantage ?

- Oui. Tu me servias de compagnie. S'il te plaît, ranges l'autre fauteuil et assieds-toi avec moi. Dit la marquise. - Je ne dors pas la nuit et le temps est si long quand il n'y a personne...

Anne-Marie s'assit à côté de la vieille femme qui, étonnamment, semblait sympathique de près. Elle pensa que, dans les années de sa jeunesse, elle avait certainement été une belle femme.

- Laisse moi me présenter. – Dit la vieille femme d'une voix plus gentille. « Je m'appelle Marguerite-Catherine Haynault, marquise de Montmelas. Et je ne suis pas aussi vieille qu'on le dit de moi. – Ajouta-t-elle avec un sourire. - Je suppose que tu as déjà entendu les légendes à mon sujet ?

Malheureusement, madame la marquise. Dit Anne-Marie, mal à l'aise.

- Alors qu'est-ce qu'ils disent de moi maintenant ?

« Que la marquise est... » commença la jeune fille, mais selon elle, rien de ce qu'elle avait entendu ne pouvait être dit.

- Eh bien, qu'est-ce que je suis ? Vieille? – L’exhorta la maîtresse.

- Oui, madame la marquise. dit Anne-Marie. - que vous avez 120 ans.

- Tant que ça ? Ri la femme. - en cinq ans ils m'en ont ajouté vingt. Je suis vieille, mais quand même. Vous voyez ce bel homme dans le portrait ? La fille devina qu'elle parlait d'un des portraits qu'elle avait déjà remarqué.

- C'est Louis XV, Roi de France par la grâce de Dieu, mon amant et père de mes deux filles. Et à côté, c'est moi. J'étais belle, n'est-ce pas ?

- Tout à fait, madame la marquise. Admis Anne-Marie. –Vous étiez la maîtresse du roi ?

- Une parmi tant d'autres, malheureusement. dit tristement la vieille femme. - Quand j'ai accouché de son deuxième enfant, sa maîtresse suivante lui a donné son premier.

"Mais c'est scandaleux...", dit Anne-Marie.

- C'est scandaleux pour sa femme, la pauvre Polonaise Marie Leszczynska. C'était de la tromperie à gauche et à droite. Je n'avais pas vraiment de choix. Avec qui le roi couche était une affaire d’état. Le premier ministre lui-même, m’a ordonné de plaire au roi, et il a également décidé que je devais le quitter.

"Une triste histoire..." dit Anne-Marie, puis la vieille femme fit une drôle de tête, recula soudain et poussa un cri puissant. Au bout d'un moment, son visage s'éclaira, elle prit une profonde inspiration et dit calmement :

- Ils t'en ont probablement parlé aussi ? Que je suis une sorcière ? C'est une maladie que les médecins ne peuvent pas nommer. De temps en temps, j'ai une douleur aiguë et insupportable dans mon abdomen. Cela s’en va comme cela vient. Je suis désolé de t'effrayer, mon enfant.

- Ce n’est rien, madame la marquise. Il n’y à rien à y faire ? Demanda la fille.

- Les meilleurs médecins de Paris sont sans réponse. Je suis vieille c'est tout. Dit elle. - tu ferais mieux de me dire ce qu'ils disent d'autre sur moi. ajouta-t-elle avec un sourire en se frottant les mains comme si les rumeurs à son sujet lui donnaient de la joie.

- Quoi d'autre? se demanda Anne-Marie. - Quelqu'un a dit que vous ne payiez pas vos employés.

- Quoi? Demanda la marquise, visiblement surprise. - Je n’avais encore jamais entendu ça. Je remplit toujours mes accords avec les gens. Sais-tu de quoi il s’agit ?

- Je crois que pour le paiement des vendanges, apparemment, vous avez payé ceux qui travaillaient une journée autant qu'une heure. dit Anne-Marie, amusant visiblement la vieille femme.

- Je comprends mieux. Vois quelle est l'ingratitude du peuple. Tu vois... par où commencer... Je sais que vous n'avez que révolution et progrès dans la tête aujourd'hui, mais je suis croyante et autrefois j'ai voulu faire comme il était dans l'Evangile. Sais-tu ce qu'est l'Évangile, mon enfant ?

- Oui, je le sais, madame la marquise. dit Anne-Marie.

- J'ai donc demandé d'inviter des gens à travailler toute la journée et j'ai pris accord avec eux pour que je leur paie un Louis d'or pour la journée de travail. Quelques heures plus tard, j'avais d'autres arrivant, et une heure avant la fin des travaux, encore plus. En ce qui concerne les règlements, j'ai payé tout le monde de la même façon, un Louis d’or. Et tu sais ce qui s'est passé ? Ils voulaient se jeter sur moi, ils m'ont demandé pourquoi j'avais donné la même à tout les ouvriers ? « Vous avez votre égalité, dis-je, et vous avez votre révolution en prime. Était-ce vraiment mal ? Après tout, j’avais un accord avec les premiers pour être un Louis d’or. Pourquoi étaient-ils en colère contre moi ? Parce que je me suis montrée bonne et généreuse envers les autres ?

"Je comprends maintenant, madame la marquise." dit Anne-Marie. "Mais pourquoi avez-vous fait cela ?"

- Pour leur apprendre quelque chose. Dit la vieille femme. – Au même moment, ils ont dû faire face aux valeurs sur l'Egalité et aux valeurs de l'Évangile.

- J'aime cette idée, madame la marquise.

- Merci. Dit la vieille femme. - C'est l'aube. Ainsi-soit-il? Demanda-t-elle en se levant de la chaise. Travaillerez-vous pour moi ou voulez-vous toujours vous enfuir ? Oui, je sais ce que vous pensiez et je ne suis pas du tout surprise. Je fuirais aussi une vieille grincheuse comme moi. Bien sûr, tu peux aller dormir maintenant. Ton travail est juste de me tenir compagnie quand je ne peux pas dormir, rien d'autre. Jusqu'au soir donc, du moins je l'espère. Dit la marquise sans attendre de réponse en quittant le salon.



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