A la recherche du Pays des Merveilles, Histoires de Trevoux

V

Poleymieux


C'étaient les derniers jours d'hiver, mais l'air sentait déjà le printemps qui approchait malgré l’altitude, dans une ville appelée Poleymieux, haut dans les Monts d'Or. Un nouvel espoir brillait finalement au-dessus du ciel sombre et nuageux du jeune André-Marie Amper, pour lui donner des ailes au printemps, avec lesquelles il a failli planer depuis sa haute montagne pour retrouver sa bien-aimée, Julia. Il l'avait rencontrée récemment et il était immédiatement tombé amoureux d'elle avec ce sentiment jusque-là inconnu qui l'empêchait de marcher dignement, comme il sied à un gentleman. Son cœur ne le laisserait pas se reposer s'il suivait les conventions rigides la bienséance au lieu de courir à sa rencontre. Alors qu'il courait le long de la route rocailleuse, il bouscula soudain sur un gros paysan.

- Vindiou qu’est-ce qui se passe ? Le paysan eut peur, fit un pas en arrière, se massa l'épaule, dans laquelle il avait reçu un bon coup. -Où que vous allez si pressé?

-Veuillez me pardonnez, je ne voulais pas vous emboutir. - dit enfin le jeune homme, qui avait des blessures beaucoup plus graves, car en raison de sa silhouette élancée, fut renversé par le choc. Son nez saignait, il avait des bleus sous les yeux et sur la tête, il était tombé sur le dos et avait déchiré sa veste.

- Vous allez bien? J'habite ici, ma femme peut vous soigner tout de suite. dit le paysan d'une voix retentissante.

- En fait, je me précipitais pour rencontrer ma fiancée, mais je ne peux pas me montrer comme ça. Elle serait encline à penser que je me suis battu. - dit Amper. –Mais je ne peux pas ne pas y aller.... Au moins je me laverais si je pouvais.

- Bien sûr, la maison est au bord de la forêt. dit le paysan en désignant une petite maison en pierre au bord du champ.

- Et que faisiez-vous exactement sur la route ? demanda André-Marie, montrant l'écharpe de grain en bandoulière autour du torse. - Vous ne semiez pas n'est-ce pas ?

- C’est du blé que je semais. dit le paysan en ouvrant la porte. – Marie, c'est t’es là ? Apportes de l'eau du puits.

- Qu’est-ce qui se passe ? Demanda la femme.

- Vite, va chercher de l'eau, on a un invité.

L'hôtesse s'avéra être une femme bien en chair, presque aussi puissante que son mari, Amper avait l'impression d’avoir atteri chez des géants. Au bout d'un quart d'heure cependant, lavé et soigné, il se remit en route.

* * *

Julie Carron habitait la ville de Saint-Germain près de la Saône, quelques centaines de mètres plus bas que Poleymieux. André-Marie l'avait rencontrée l'année précédente, alors qu'il rendait visite à sa tante. La jeune fille s'avéra être un salut pour lui après les années difficiles qui ont suivi la mort de son père.

Le jeune André-Marie Amper ne s'était jamais intéressé à la politique, il préferait plutôt les équations mathématiques, les formules décrivant le monde qui deviendraient de plus en plus compréhensibles grâce à elles. L'homme, en revanche, était un puzzle auquel aucune mathématique ne pouvait s'appliquer. L'amour, la haine, l'état, les relations sociales étaient pour lui des sujets qu'il évitait au possible.

Amper est né lorsque Louis XVI était roi de France et que la célèbre Marie-Antoinette était reine. Quand il eut quatorze ans, une révolution éclata et tout l'ordre mondial commença à s'effondrer. Jusqu'à ce que les émeutes atteignent Lyon, il n’y avait que la peur qui paralysait la vie publique, mais finalement la guerre arriva jusqu’à ses portes.

L'année 1793 s'avéra être la plus grande tragédie. Au début, ils ont tué le roi.. Puis la reine, puis ils ont tué sans sourciller tous ceux qui n'aimaient pas le nouvel ordre au nom du principe "... ou la mort" . Cette année là, son père, Jean-Jacques, fut tué par guillotine sous les acclamations de la foule place Bellecour à Lyon. C'en était trop pour le jeune homme. Le monde vira à 180 degrés et bascula. Comment penser aux équations et aux formules mathématiques lorsque le monde entier est en feu ?

Pendant un an, André-Marie ne toucha même pas son cahier de calcul. Il ne voulait pas quitter la maison ni parler aux gens, car leur sérénité le rendait malade.

Il reçu une fois une invitation de sa tante à St Germain, ou en plutôt un ordre de convocation, car elle savait parfaitement que son neveu resterait autrement à la maison.

C’était un événement tout à fait ordinaire, une réunion de salon comme à l'ancienne époque, si ce n'était le fait que la tante avait aussi invité trois jolies demoiselle Carrons. André-Marie eu le coup de foudre pour la plus agée d'entre elles.

Cette rencontre mémorable changea complètement la vie du jeune homme. Cela lui donna l'envie de vivre, de se développer et d'explorer le monde. Dans sa maison de Poleymieux, il installa un petit laboratoire où il commença à s'occuper d'optique et à étudier les propriétés du magnétisme, son intérieur était parsemé de ses cahiers d'équations et de formules mathématiques.

Qui aurait put pensé alors qu'une fille pouvait en faire autant ? En un battement de cils, elle avait réparé le cœur d'un jeune scientifique et lui avait donné la passion de la création. Trois ans plus tard, elle devint Mme Amper et lui donna un fils qui devint également un scientifique. C'est lui qui enseignera le terme « Renaissance carolingienne » à l'avenir. Malheureusement, Julia Carron décéda cinq ans après avoir épousé Amper.

* * *

C'était l'un des plus beaux jours de la vie du jeune Amper, une chaude journée de mars qui vous disait de quitter la maison. Même les oiseaux gazouillaient plus joyeusement.

C'est ce jour-là qu'André-Marie avait rendez-vous avec les sœurs Carron pour une promenade. Ils avait rendez-vous à l'ancien moulin à vent sur la plus haute colline des Monts d’Or à 17 heures, mais le jeune scientifique ne pouvant plus rester à la maison, était donc venu à la réunion une heure plus tôt.

Il n'y avait dans les champs qui s'étendaient sur les collines qu'un seul paysan qu'Amper reconnut aussitôt. C'était le même grand bonhomme qu'il avait rencontré il y a quelque temps.

« Bien le bonjour », dit Amper, encore loin.

- Bonjour Monsieur. Je vois que le Seigneur vous a déjà guéri ? Sourit le paysan.

"Oh oui, il n'y a même plus de trace. Mais attention où vous semez", déclara Amper, qui a soudainement remarqué qu'au lieu de semer des graines sur la terre labourée, l'homme les jetait dans les buissons.

Le paysan était sur le point de répondre, mais à ce moment-là une calèche avec les soeurs Carrons s'arrêta.

- Désolé je dois partir. Au revoir Monsieur. Dit Amper en s’éloignant et couru vers les filles.

- Pourquoi si tôt? Demanda-t-il en les aidant à descendre.

- C'était Julia qui voulait venir. Dit la plus jeune des sœurs. - Elle avait hâte de vous voir.

* * *

Le plus incroyable dans le plus beau jour de la vie, est qu’il n’y a rien eu de spécial ce jour là. Il n'y a pas besoin de bonnes nouvelles ou de grande extase. C'est juste qu'après de nombreuses années, lorsqu'une personne se souvient de ce jour, pour des raisons inconnues, elle le considère comme le plus heureux.

C'est ce qui s'est passé ce soir là. Amper a regardé le coucher de soleil avec les sœurs Carron. Tous les quatre étaient assis sous un moulin à vent dont les ailes se balançaient lentement au rythme de la douce brise. Devant eux jusqu'aux collines du Beaujolais qui brillaient à l'horizon, il y avait la grande vallée de la Saône, pleine de centaines ou de milliers de petites maisons qui composaient villages, villes et cités.

Une symphonie silencieuse de couleurs jouée dans le ciel, fugace et changeante comme un instant. Enfin, alors que les derniers rayons du soleil se cachaient derrière les collines et que des milliers de petits incendies brillaient dans les maisons en contrebas, les filles dirent au revoir à Amper, qui les a alors aidées à monter dans la calèche et à rentrer chez elles.

Il faisait déjà nuit lorsque André-Marie faillit bousculer un paysan familier qui semait encore du blé.

- Oh, re-bonjour. – Chuchota-t-il effrayé. Cependant, il se rendit vite compte que l'homme se tenait à nouveau sur la route, et jetait de la semence.

- Attention, vous la jettez sur la route. Dit Amper, et il était sur le point de partir, mais il a fut arrêté par la réponse déroutante de l'homme.

- Il faut semer et peut-être que quelque chose poussera. Vous savez, j'espère vraiment que quelque chose va sortir.

- Mais comment est-ce censé pousser sur la route ou dans les buissons ? demanda André-Marie.

- Même dans la terre ça peut ne pas pousser, ça peut être ramassés par les oiseaux. Répondit le paysan. - Mais j'espère vraiment que quelque chose va pousser, monsieur. Et quand il poussera, il donnera tellement de grain qu'il y en aura assez pour nous et pour le prochain semis. C'est pourquoi il faut semer, monsieur.

- Comme il vous plaira. Au revoir. - dit Amper et s'éloigna un peu. Il réfléchit soudainement et était sur le point de parler, mais lorsqu’il se retourna, l'homme était parti.



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