A la recherche du Pays des Merveilles, Histoires de Trevoux

XII


Cela se passait en hiver, l'abbé Berthier s'en souvenait parfaitement, car tout Paris était recouvert d'une épaisse couche de neige, et la Seine était recouverte de glace. C'est alors qu'un véritable drame s'est produit. Afin de se réchauffer, les citadins dépensaient leur dernier argent en bois, qui devenait si cher qu'ils brûlaient dans les poêles avec des livres et des meubles. Le pire, cependant, était dans la rue, où tous les pauvres de Paris mouraient de froid en une semaine. Les corps étaient emmenés à l'extérieur de la ville, où ils étaient enterrés par centaines dans d'immenses fosses communes.

Le père Guillaume était alors dans la vingtaine et fraîchement ordonné. Ses études étaient si faciles pour lui qu'immédiatement après l'obtention de son diplôme, il devint le bras droit du Père Castel, l'un des professeurs du Séminaire Théologique des Jésuites de Paris.

Le père Louis Bertrand Castel, de vingt ans l'aîné de Guillaume, était un véritable homme de la Renaissance. Il était théologien, bien sûr, mais il a également travaillé en philosophie, en mathématiques, en ingénierie et en physique. Ses supérieurs étaient très fiers de cet esprit si savant et polyvalent qui avait formé des générations successives d'ecclésiastiques éclairés. Son nom est devenu connu grâce à ses travaux scientifiques expliquant le mouvement des corps d'une manière qui fit de l’ombre à Newton. Bien que sa théorie se soit finalement révélée fausse, pendant un moment, tout le monde scientifique a porté tout son intérêt sur la théorie du repos naturel des corps du Père Castel.

- Vous devez continuer à vous développer. N'arrêtait-il pas de répéter à ses élèves. - Ne vous laissez jamais berner par l'idée que vous deviendrez une personne instruite lorsque vous obtiendrez vos diplômes. Non, le diplôme n'est que la première étape sérieuse du développement. Si vous voulez devenir un jour des sages, vous devez apprendre à vous forcer à étudier constamment même lorsque moi et les autres professeurs ne serons plus là. Le jour viendra où vous finirez vos études. Cette journée sera un test pour vous - si vous sentez que vous avez déjà reçu votre récompense, cela signifie que vous n'avez rien appris.

La vie du père de Castel était la meilleure illustration de ses propos. Chaque instant, même dix minutes était planifié et mis à profit.

Il faisait incroyablement froid dans le séminaire, chauffé avec le minimum de combustible, pour éviter de geler. Le père Guillaume, vêtu d'un épais manteau, entra dans l'atelier où le père Castel était assis à un bureau à la faible lueur des bougies. Il était étroitement enveloppé dans deux couvertures de sorte que seules sa tête et sa main droite saillaient, avec laquelle il écrivait quelque chose avec excitation.

- Oh, Guillaume, c'est bien que tu sois là. dit le père Castel sans quitter des yeux son papier. – Assis-toi une minute, j'aurai fini dans un instant.

Le père Berthier s'assit sur sa chaise sans un mot. Il n'eut pas à attendre longtemps lorsque, à un moment donné, le Père Castel se leva soudainement, laissant tomber ses couvertures par terre.

- Tu dois me dire ce que tu penses de ma dernière idée. Es-tu confortablement assis ? Tu as assez chaud ? Demanda le père Castel à Guillaume, qui hocha la tête en guise de réponse, puis se pencha et ramassa d'un seul geste les deux couvertures gisant sur le sol, dont il se couvrit immédiatement. Le père Castel se mit à raconter l'histoire, faisant des gestes vifs, sautant drôlement de temps en temps, de sorte que sa perruque blanche flanchait parfois de sa tête. Il avait des rougeurs aux joues et des bouffées de vapeur jaillissaient de sa bouche à chaque mot. N'eût été le fait que Guillaume avait affaire à un champion avec un mental hors pair, il aurait éclaté de rire, car voir le professeur excité était vraiment drôle.

- Je suis venu avec une nouvelle invention! Imaginez les couleurs, les lumières et les formes qui bougent, se fondent les unes dans les autres et dansent comme des marionnettes sur le mur. Ce sera une vraie percée dans l'art... Qu'est-ce que je dis dans l'art, parce qu'on parle de musique, de peinture, de danse, de physique, d'optique... Tu sais ? J'ai inventé le clavecin optique...


* * *

- La chose la plus importante dans la vie de chacun est de découvrir et de suivre votre vocation. dit le père Castel le lendemain matin aux élèves du séminaire. - Il y a un chemin, unique pour chacun, un et un seul, tellement planifié que chacun peut se réaliser et être aussi heureux que possible dans cette vie. S'en sortir, ou le péché, signifie toujours souffrance, crise, en un mot - malheur. Tout le monde est appelé à aimer, seules les formes de son expression sont différentes. Donc, si vous voulez être heureux, acceptez d'abord le fait même que ce chemin existe. Deuxièmement, que son Créateur est bon et qu'Il veut votre bien. Ensuite, vous devez lui faire plus confiance qu'à vous-même pour que, contre vos caprices, les tentations qui vous incitent à vous mettre à l'écart, vous puissiez atteindre votre objectif. Je peux vous assurer que personne n'a trouvé de meilleure recette pour le bonheur. Seule une vie pleine de développement, d'autodiscipline, en harmonie avec la conscience peut être une vie heureuse.

- Excusez-moi mon père, puis-je poser une question difficile ? Demanda un ancien élève un peu fort, et le Père Castel hocha la tête en signe d'approbation.

- Mon père parle de la vocation à l'amour, alors que des milliers de Parisiens sont figés dans les rues et que des milliers d'autres dépensent leurs dernières économies en carburant ? Mon père explore le comportement de la lumière et des couleurs alors que les gens meurent ? Le père Castel ne s'attendait pas à une telle question. Il se secoua rapidement, cependant, et avec un sourire commença à répondre :

- Il existe différentes formes d'amour. Tout d'abord, je voudrais assurer à tous que, contrairement aux idées reçues, je ne suis pas un égoïste insensible, ou, si vous préférez, un professeur-inventeur fou qui ne voit que les écrits de son livre secret et ses découvertes. Par conséquent, j'hésite à vous informer que j'ai déjà utilisé toutes mes ressources pour aider les personnes dans le besoin il y a longtemps. Vous ne me voyez pas non plus travailler pour les nécessiteux, parce que je le fais la nuit lorsque vous dormez. Je regrette que vous m’ayez obligié à cette piètre défense. C’est mieux lorsque la main gauche ne sait pas ce que fait la main droite... Mais revenons à la vocation... Il y a différentes formes, la seule chose importante est qu'elle mène finalement à l'amour. Donc si la musique est ma vocation, je dois jouer par amour. Il en va de même si je suis linguiste ou mathématicien. Si ma véritable motivation est l'amour, et donc le bien des autres, je suis sur le chemin tracé conformément à ma vocation. C'est ma vision d'un monde idéal où chacun fait ce pour quoi il est fait et est heureux en même temps. Un monde où tout le monde aime et veut vraiment apprendre et travailler, pour le bénéfice des autres. Oui - ils reçoivent une rémunération pour cela, mais ce n'est pas la chose la plus importante pour eux, car ils n'ont pas à se battre pour leur survie, entourés de bons voisins qui sont satisfaits de leur vie. Vous direz que je suis un idéaliste. Oui, mais mon idéalisme n'est pas basé sur le mensonge et l'exploitation, le socialisme, le capitalisme ou la consommation, mais le Royaume de Dieu, qui est déjà parmi nous.

* * *


- Comment ça un clavecin optique ? demanda le père Guillaume. Il avait chaud sous les deux couvertures que le père Castel avait réchauffées plus tôt.

- C’est un clavecin, qui en plus des sons, émettera également des lumières colorées et les projettera sur un mur sous diverses formes. Pouvez-vous imaginer comment cela peut aider le monde ? À quel point les gens peuvent-ils s'améliorer en apprenant l'histoire non pas à partir de manuels, mais en regardant des batailles se dérouler des centaines d'années plus tôt sur un mur. Soit les couronnements royaux, soit les discours des papes, soit... Tout cela peut vraiment rendre le monde meilleur.

"Pensez-vous vraiment que les personnes qui ont accès à une telle invention l'utiliseront à des fins vertueuses?" demanda le père Guillaume, plus intéressé par l'utilité de l'appareil que par sa conception.

- Vous doutez des gens ? Ne se comportent-ils pas mal parce qu'ils n'ont pas accès au savoir ? Vous doutez que si vous leur enseigniez ce qui est bien et ce qui est mal, ils commenceraient à faire ce qu'il faut ? Après tout, le mal nait de l'ignorance.

- Je comprends ce que vous voulez dire mon père. dit Guillaume, pas tout à fait convaincu. - Mais moi, peut-être est-ce à cause de mon jeune âge ou de mon inexpérience, je suis capable d'imaginer ce que l'humanité pourrait réellement utiliser d'un appareil comme celui-ci. Je vois de la manipulation, de l'hypocrisie, de la peur, de la démoralisation, de la bêtise, et surtout… » Guillaume hésita un instant, se demandant s'il devait prononcer le mot. - Et surtout, la lascivité...

- Cher Père Guillaume. Commença le Père Castel de manière officielle. "Mon intention est de donner aux gens une deuxième bibliothèque d'Alexandrie, la possibilité d'apprendre, de se développer et d'améliorer leurs talents plus facilement. Mais si l'humanité, au lieu de lire, au lieu de se développer et de se perfectionner en morale, se démoralise et se souille, alors peut-être devrions-nous réfléchir au sens de son existence ... Ce qui n'arriverait pas, car mon invention apportera inévitablement du bien – car soit il va rendre l’humanité meilleur, soit elle va tellement faire chier Dieu qu'il va ordonner la fin du monde, fermer la boutique, et enfin venir à nous personnellement pour rétablir l'ordre.



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