A la recherche du Pays des Merveilles, Histoires de Trevoux

XI


L'abbé Guillaume se sentait à l'aise dans la petite chambre de service que M. Chaubert avait mise à sa disposition. Par la fenêtre, qui donnait beaucoup de lumière, on avait une belle vue sur toute la vallée de la Saône, très large à cet endroit, fermée de toutes parts par de vieilles montagnes basses. Trévoux était la capitale de la principauté indépendante de Dombes, délimitée par la rivière coulant presque juste en dessous de la fenêtre du moine. De l'autre côté, il y avait sa France bien-aimée, qui s'est avérée être inhospitalière pour ceux qui se soucient vraiment de son bien-être...

- Prends-toi en main - se murmura-t-il en tendant sa main vers la valise pour sortir son bréviaire et dire ses prières quotidiennes, mais le livre qu'il sortit n'était pas le livre de prières, mais le gros volume des œuvres du Père Castel , scientifique, penseur et surtout maître du Père Guillaume . Sur la couverture figurait une inscription imprimée en lettres dorées : Clavecin pour les yeux, avec l'art de peindre les sons, et toutes sortes de Pièces de Musique.

- Même si le monde entier t'oublie, toi ou des centaines, des milliers comme toi, moi je ne t’oublierai pas. Le père Guillaume réfléchit, ouvrit le livre et se mit à lire.


* * *


Ce jour-là, l'abbé Guillaume décida de se promener dans la ville où il séjournait depuis quelque temps. Dès qu'il franchit le portail de l'imprimerie, il fut pris dans l'agitation, comme s’il était dans l'un des quartiers de Paris. Il y avait de petites échoppes dans la rue vendant de tout, du poisson pêché le matin dans la Saône, des légumes du Mont d'Or, du vin de Bourgogne et du Beaujolais, des vêtements de Lyon et des textiles de l'étranger. La rue menait vers le haut, où sur une pente raide se dressait une petite église gothique avec une tour classique plus récente. De ce point de vue, on avait un bel aperçu sur le lointain Mont d'Or, la vaste vallée et la large rivière, qui à cet endroit tournait légèrement à droite. Un portail gothique orné menait à l'église, la porte était ouverte, le Père Guillaume entra sans réfléchir. Ce n'était pas Notre Dame ou Saint Sulplice, mais il s'est tout de suite senti chez lui. L'odeur de l'encens de la messe du matin flottait toujours dans l'air, et une lumière colorée brillait à travers les larges vitraux à entrelacs, projetant des ombres scintillantes sur le sol. Tout est toujours intact ici. Le père Guillaume poussa un soupir de soulagement. Pour une raison quelconque, il s'attendait à une révolution qui balayerait tout le pays d'un coup, ferait exploser toutes les églises et les palais des puissants, effaçant une fois pour toutes deux mille ans d'histoire. Il attendait la réponse des légions d'anges qui, sous le sceptre de saint Michel, infligeront la défaite définitive aux aspirations du diable. Mais seul le silence l'attendait. Les habitants de la paisible ville aux portes du royaume n'avaient aucune idée de la bataille apocalyptique qui se livrait dans le sang et avec panache dans le ciel parisien.Soudain, comme en réponse à ses pensées, le Père Guillaume entendit une voix masculine derrière son dos :

- Comme d'habitude, nous voudrions que le Christ vienne sur un cheval blanc et tue tous nos ennemis d'un seul coup... Mais malheureusement... Il naît toujours dans une pauvre étable et choisit de simples pêcheurs comme apôtres. Et en plus, il faudrait qu'il nous tue, car nos plus grands ennemis vivent en nous... Veuillez m'excuser, mais la nouvelle de l'arrivée de Votre Éminence s'est vite répandue. Je suis le Père André Perner, Curé de Trévoux et un de vos grands soutiens, Père Berthier. - En voyant le curé, le jésuite se leva, s'approcha de lui et dit :

- Veuillez m'excuser d'être entré sans préavis.

- C'est bon, cher Père. M. Chaubert est encore plus doué pour délivrer personnellement les messages que pour les imprimer. dit le curé avec un sourire. C'était un vieil homme aux cheveux gris avec une tache chauve au centre de la tête qui formait une tonsure naturelle. –S’il navait pas cette mince silhouette, ce serait un candidat parfait pour jouer le frère Tuck des aventures de Robin des Bois. Pensa l'abbé Guillaume, à peine éclata-t-il de rire que le curé demanda innocemment :

- J'espère que mon père ne me refusera pas quand je l'inviterai à un délicieux verre de beaujolais au presbytère ?


* * *

- Nous vivons une vie tranquille ici, même si tout le monde pense que nous vivons dans une grande capitale. - dit le curé en sirotant lentement du vin rouge dans un gobelet décoré. - J'ai été plusieurs fois à Paris, donc je sais que notre Trévoux n'est pas à la hauteur de celle-ci. Même si c'est aussi la capitale mais pas de n'importe quelle principauté. Mais d'autres... Comment puis-je dire cela à mon père... D'autres pensent que notre Saône, c'est la Seine... Au parlement, près de l'église, il y a des disputes semblables à celles de Paris. Oh, c'est la vie... Si on y pense, on a tout ce qu'il faut pour un homme de la haute. Il y a des écoles, trois monastères masculins et des couvents de sœurs, j'ai aussi une bibliothèque d'église depuis longtemps ... Après tout, ce n'est pas une église ordinaire ici, mais une collégiale ... - déclara le curé avec une fierté claire dans sa voix. Le père Guillaume était assis dans un fauteuil confortable et sirotait le vin local, il ne disait rien mais souriait à lui-même, comme s'il savait parfaitement ce que le curé essayait de faire.

- Il y aurait beaucoup chose à faire ici pour un homme instruit. Il nous faut le proviseur de l'école des hommes, le père spirituel des sœurs... La revue "Mémoires de Trévoux" sera encore éditée et paraîtra régulièrement à Paris...

- Vous me suggérez de rester ici ? demanda le père Guillaume, moqueur et surpris.

- Et pourquoi pas? C'est un bel endroit sur terre. Mon père pourrait se consacrer à son travail, écrire, se battre. C'est aussi bien d'ici que du couvent à Paris... La guerre n'est pas encore perdue, après tout.

- Mais il faut savoir quand s’avouer vaincu. Répondit le père Guillaume d'un ton sinistre.

- Mais nous ne serons jamais vaincus. Dit le curé. Apparemment, le vin l'enhardit, car il se leva et, comme s'il récitait un poème ancien, se mit à parler d'une voix mélodieuse :

- Si mon père pense que c'est sa guerre ou la guerre des jésuites, alors oui - l'affaire est perdue. De même, si l'on pensait qu'il s'agissait d'une guerre contre le christianisme en France. Toutes les prémisses humaines disent qu'il ne sert plus à rien de se battre, qu'il faut se regrouper rapidement et ordonner une retraite stratégique. Mais nous avons oublié une chose - nous ne menons pas cette guerre, je ne suis pas officier et vous mon père n’êtes pas général. Nous sommes tous des pièces sans signification sur un échiquier dont le créateur est Dieu lui-même. C'est sa guerre, et lui seul connaît la stratégie. Mais il nous a dit la chose la plus importante - qui va gagner - donc c'est comme si toute la partie était déjà terminé.

Il faut aussi se rappeler que ses méthodes sont différentes des nôtres. Là où nous voyons un perdant, il y a un gagnant en fait. Rappelez-vous des premiers martyrs, l'église s’est construite sur eux. Sur Pierre, qu'ils ont tué, sur Paul, qu'ils ont décapité, et enfin sur notre Seigneur, qui, selon le monde, a aussi lamentablement échoué. Cependant, ce qui apparaît aux yeux du monde comme une faiblesse, est en fait une grande force. S'il vous plaît réflechissez, pendant longtemps les années ont été mesuré par le règne des empereurs, mais à un moment donné grâce à la naissance d'un enfant faible de parents pauvres et dénués de savoir commença une nouvelle ère de l'humanité. À travers les yeux du monde, nous ne verrons que déclin , épidémies, mort et souffrance. Vu sous cet angle, il est en effet temps de retirer les troupes, de s'avouer vaincu et de demander les conditions de la paix. Mais je rappelle à vous mon père que nous ne sommes pas en train de signer des traités, mais de combattre l'ennemi jusqu'au dernier souffle, si nécessaire.

Les petites histoires, comme d'habitude, sont simple, le petit chaperon rouge sera sauvé et la belle au bois dormant sera réveillée. La seule chose importante est de reconnaître le loup ou la méchante sorcière avant la fin. Et la bonne nouvelle, mon père, c'est qu'à la fin notre histoire, le dragon sera vaincu et c'est tout ce qui compte. - le curé termina son discours, en s'asseyant sur la chaise.



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